Une prophétie doit se réaliser ce soir. C'est tout juste si on ne connaît pas l'heure à laquelle tout est censé se passer. Il s'agit d'une espèce d'invasion extra-terrestre et/ou d'êtres sous-marins. Encore une fois (c'est souvent le cas), le danger n'est pas tellement, pour l'espèce humaine, sous forme de mort mais plutôt d'intégration (tous les humains deviennent comme les extra-terrestres), tandis que pour moi, le risque est de mourir, car je ne suis jamais contaminée, et donc toujours une ennemie.
Encore une fois, je me doute que je ne serai pas touchée, et je connais déjà par c½ur le scénario du rêve (ou plutôt le scénario, point, car je suis tout juste consciente de l'existence d'une histoire, sans tout à fait la savoir fausse) : je sais que tous les humains sauf moi (et/ou quelques acolytes) seront transformés, je sais que je m'enfuirai, je sais que je finirai par être rattrapée, je le sais et ça m'ennuie. Je suis fatiguée de ces récits qui ne finissent jamais bien et, ce jour-là, je déprime. Je décide donc de me suicider pour échapper à l'invasion extra-terrestre.
Pendant qu'aux nouvelles, on ne parle que de ce qui va bientôt arriver, je vais sur un site Internet qui parle du suicide à l'aspirine (et que j'ai véritablement lu il y a deux ans). « Au moins 40 aspirines, sinon on ne fait que s'endormir pendant un instant puis vomir tout le contenu de son estomac. » (Je ne pourrais cependant jurer de l'authenticité de ces informations.) Cela m'ennuie, car je sais que dans la maison, nous n'avons qu'une demi-bouteille d'Advil, et cela me semble affreusement peu suffisant. Je vais les chercher, elles sont dans la cuisine, sur le comptoir, et j'en avale plusieurs poignées en regardant par la fenêtre. C'est la fin de l'été, il fait presque chaud et les gens s'agitent. Personne n'a, toutefois, l'air aussi déprimé que moi. Je suis de très mauvaise humeur, surtout lorsque je pars avec mes parents et que je n'ai plus assez d'eau pour avaler toutes les Advil qu'il me reste. « Tant pis, me dis-je, je les avalerai sans eau. » Après tout, je vais bientôt mourir... Il me semble que rien ne va, et j'ai peur d'être encore en vie lorsque les extra-terrestres vont arriver.
Contre toute attente (et à mon grand désespoir), je ne parviens effectivement pas à me tuer à temps, et je suis témoin de l'arrivée des envahisseurs, lesquels ne sont pas vraiment des extra-terrestres, j'ai l'impression que The Warning ou The Day The World Went Away de Nine Inch Nails jouent en arrière-plan musical alors que le ciel devient vert et les mers jaunes. Mais cela ne dure qu'un instant et ce n'est pas important. Ma vision est très floue dans ce rêve, je suis fatiguée et toujours très en colère. Au début, ce sont plutôt des zombies que des extra-terrestres. Comme il ne faisait pas très froid (la température, au moins, était clémente), j'ai voulu marcher jusqu'à Rivière-du-Loup pour aller voir Éric, mais comme je me suis retrouvée, avec mes parents, face à l'invasion (tout a été trop vite pour moi), je devine qu'il a été assimilé lui aussi, et si cela m'a beaucoup inquiétée un instant, ça ne devient bien vite qu'un détail ennuyant de plus.
Deux ans plus tard, je ne suis forcément plus d'aussi mauvaise humeur. Tout le monde n'a finalement pas été assimilé, et l'humanité s'est scindée en deux groupes : ceux à qui rien n'est arrivé (dont je fais partie) et les autres, les créatures marines qui cherchent maintenant à tuer les autres. Le deuxième groupe compose environ le deux-tiers de la population mondiale, et ce qui est étrange est qu'ils ont pris le contrôle des villes, tandis que nous, les êtres humains restés normaux, vivons sur des bateaux et des péniches. Nous possédons également quelques villes, pour la plupart gardées secrètes (lorsque les créatures marines les croient désertes, par exemple), mais peu nombreuses, et la plupart du temps (le reste du rêve semble s'étaler sur plusieurs mois), je vis moi-même sur un bateau.
Les créatures marines ont pris le nom d'Algues, afin de rappeler leur condition, tandis que nous sommes devenus les Mamelles (nom stupide, certes, qui évoque toutefois les mammifères...). Il y a souvent des affrontements, qui se résument le plus souvent à la mort de plusieurs des membres de notre groupe, tandis que les survivants s'enfuient. Si nous rencontrons, par la suite, d'autres groupes d'humains normaux, nous nous unissons à eux. Nous sommes généralement pacifiques, ne recherchant pas la guerre, et passons notre temps à nous cacher. Notre organisation me fait penser à celle du comité à la présidence de la Zone Libre, dans le Fléau, de Stephen King. Il n'y a pas de chefs véritables dans notre groupe, plutôt quelques personnes dont les opinions sont respectées (et dont je fais partie). Nous me donnons l'impression d'être des gens intelligents, et nous savons que les Algues sont plus forts que nous, et aussi plus nombreux. C'est pourquoi nous ne cherchons pas à les affronter.
Une fois, les Algues occupant les villes, parviennent à couper notre approvisionnement d'eau, et nous nous voyons un instant morts de soif. Cependant, quelqu'un trouve une solution, quand bien même ne serait-elle que provisoire, trouvant des immenses bidons d'eau (qui ont la forme rectangulaire et très allongée de quelque gigantesque support à billes dans un fusil à air comprimé), et en donne un à chaque responsable de groupe. Nous sommes beaucoup de gens dans notre « colonie », à l'époque, et il y a beaucoup de groupes. Je suis responsable de l'un d'eux (au moins lors de cet incident), et très contente de l'arrivée de ces bidons d'eau, lesquels, je le crois, seront faciles à partager et dureront sans doute longtemps, en termes de bidons d'eau... Je me souviens d'un homme de mon groupe qui crie qu'il a soif et quémande de l'eau. Sans répondre, car je crois qu'il n'est pas conscient de ce qui se passe vraiment, je dis à tous ceux dont je suis responsable de retourner dans notre portion du bateau, et je prévois leur donner de l'eau à ce moment-là. À ce moment-là, mais ce n'est pas le seul, on dirait Blindness.
Un autre jour, je retrouve Johanne. C'est une Algue, mais n'est pourtant pas méchante. Peut-être n'est-elle Algue que d'apparence. Elle a, comme eux, un corps de noyé, avec des reflets bleu et vert foncés, et les cheveux comme des algues recouvertes d'encre. Mais elle se fait attraper par les Algues, comme une ennemie, et ils la jettent dans l'eau à partir du pont de notre bateau sans sembler vouloir faire aucun autre geste contre nous (d'autant plus qu'elle est, de statut, avec eux, même si elle ne fait rien contre nous non plus). Ce n'est rien que de la jeter à l'eau, pourtant je sais que cela pourrait la faire mourir. J'ai l'impression que certains de mes anciens camarades de classe sont là aussi, Monika, et peut-être Jimmy et d'autres, à ma gauche. Nous sommes calmes, et ce n'est pas un moment effrayant, même si Johanne pourrait mourir. Je lui tends la main, penchée au-dessus du bastingage orangé, et comme ce n'est pas suffisant, je me retiens avec les pieds au bateau, la tête et les bras touchant presque l'eau, et je ramène Johanne sur le pont. Elle pleure, blessée que les Algues aient voulu la tuer. C'est comme si elle ne devenait vraiment notre alliée qu'à ce moment.